Pourquoi les mots et la manière de les dire comptent-ils en intervention?
Lorsqu’on parle de communication en intervention, on pense souvent aux mots utilisés. Pourtant, la communication ne se limite pas au verbal. Notamment, elle inclut aussi le non verbal, soit le ton de la voix, le rythme des paroles, les silences, les expressions faciales, la posture ou encore l’orientation du corps1,2,3. Autrement dit, communiquer, c’est à la fois ce que l’on dit, comment on le dit et ce que l’on exprime sans paroles, et l’ensemble de ces éléments influence la manière dont le message est perçu et compris4. Les habiletés de communication de la personne intervenante sont ainsi centrales à la démarche, influençant directement le développement d’une alliance thérapeutique de qualité5,6.
Dans les contextes d’intervention, la communication est omniprésente. Elle se déploie autant dans les échanges en séance que dans les communications écrites, la tenue de dossiers, les courriels ou messages pour déplacer un rendez-vous, les échanges avec les collègues et partenaires, ou encore dans les interventions numériques par clavardage. Les mots employés façonnent les perceptions, influencent la qualité des soins et peuvent soit renforcer, soit réduire les attitudes et comportements stigmatisants7,8,9. Ils peuvent également orienter, parfois inconsciemment, les décisions cliniques et les pratiques professionnelles10,11. Dans ce processus, le langage occupe une place centrale, puisqu’il constitue à la fois le reflet et le vecteur des attitudes et croyances implicites des personnes intervenantes, notamment, en influençant l’évaluation des besoins, l’interprétation des comportements et les choix d’intervention10. Ceci inclut non seulement le langage utilisé dans les interactions avec autrui, mais également les termes et catégories mobilisés dans le discours interne de la personne intervenante, qui orientent implicitement ses perceptions, ses jugements cliniques et ses décisions professionnelles10,12.
Qu’est-ce qu’une communication inclusive?
La communication inclusive désigne une façon de s’adresser aux personnes qui reconnaît explicitement la diversité des identités, des expériences et des réalités vécues. Elle repose notamment sur l’évitement des présomptions, par exemple en ce qui concerne l’orientation sexuelle, l’identité de genre, la structure familiale ou les types de relations. Elle privilégie des formulations ouvertes et inclusives, et s’adapte aux mots que la personne utilise pour se décrire elle-même, s’appuyant sur le respect du droit à l’autodétermination7,8,9.
Concrètement, cela signifie utiliser des termes neutres lorsque l’information n’est pas connue, poser des questions plutôt que de présumer et demeurer attentif·ve aux mots qui permettent aux personnes de se sentir reconnues, respectées et légitimes. La communication inclusive ne vise pas la perfection, mais une posture d’ouverture, d’ajustement et de respect8,9.
ACSP (2019).
Qu’est-ce qu’une communication non stigmatisante?
La communication non stigmatisante vise à éviter les mots, étiquettes ou formulations qui renforcent les préjugés, la honte, la culpabilité ou la marginalisation d’une personne ou d’un groupe5,6,7,9. Elle repose sur un langage centré sur la personne, plutôt que sur une identité, un comportement ou une condition7.
En contexte d’intervention en lien à la consommation de substances, cela implique notamment d’éviter les discours qui suggèrent que la consommation relève uniquement d’un choix individuel, d’un manque de volonté ou d’une faiblesse morale7. La recherche montre plutôt que la consommation est un enjeu de santé complexe, influencé par des facteurs sociaux, psychologiques, biologiques et structurels5,7,9.
Utiliser un langage non stigmatisant, c’est aussi éviter de réduire une personne à un seul aspect de sa vie. Par exemple, privilégier l’expression « personne qui consomme » plutôt que des termes réducteurs ou péjoratifs permet de reconnaître la personne dans sa globalité et de soutenir son pouvoir d’agir, plutôt que de circonscrire son identité à cette seule sphère7,9. Cela signifie également adopter un vocabulaire qui reflète que le traitement, la réduction des méfaits et le rétablissement sont des avenues possibles, accessibles et adaptées à différents besoins7.
Communiquer sans stigmatiser, c’est porter attention aux formulations qui peuvent impliquer, même de façon implicite, un blâme, un jugement moral ou une pathologisation excessive, afin de les éviter7. Cette posture réflexive traverse tant le langage employé que la manière de le mobiliser en intervention et vise à soutenir la reconnaissance de la dignité, de la complexité, de l’humanité et de l’autodétermination des personnes5,6,7,8,9.
ACSP (2019).
ACSP (2019).
Mais comment reconnaître un langage stigmatisant?
Reconnaître un langage stigmatisant n’est pas toujours évident. Celui-ci peut être explicite, mais il est souvent subtil, implicite et involontaire. Les énoncés stigmatisants regroupent l’ensemble des termes, formulations ou manières de s’exprimer qui, consciemment ou non, portent atteinte à la dignité, à l’intégrité et à la reconnaissance des personnes concernées7,8,9,13. Ils peuvent se manifester autant à l’oral qu’à l’écrit, et influencent profondément la relation d’aide.
Voici quelques repères pour les identifier.
L’usage d’étiquettes réductrices
Un premier indice est l’utilisation d’étiquettes réductrices qui assignent une identité figée et souvent dévalorisante à une personne, en niant ses possibilités de changement et niant la diversité de ses expériences (« addict », « junkie », « fag », etc.)7,9,10. Ces termes contribuent à renforcer les préjugés, nuisent à la qualité des soins et contribuent à des issues de santé défavorables ainsi qu’à d’importantes inégalités sociales et de santé7. Ils s’inscrivent par ailleurs dans un processus bien documenté de stigmatisation, où l’étiquetage mène au stéréotypage, à la mise à distance et éventuellement à la discrimination13.
Un langage qui n’est pas centré sur la personne
En opposition à un langage centré sur la personne, nous retrouvons les formulations qui réduisent une personne à un comportement, une condition ou un diagnostic7,9,12. Par exemple, parler de « consommateur·rice » ou de « dépendant·e » plutôt que de « personne qui consomme des substances » place le comportement au centre de l’identité de la personne et efface l’être humain derrière celui-ci.
L’invisibilisation des identités et des expériences de la diversité sexuelle et de genre
Le langage stigmatisant peut aussi prendre la forme d’une invisibilisation, par exemple, lorsqu’on présume l’identité de genre ou l’orientation sexuelle d’une personne, ou lorsqu’on utilise systématiquement des formulations qui ne laissent pas de place à la diversité des vécus5,6,11. On peut penser à quand les seules options sur le formulaire sont de cocher « homme » ou « femme ». Ces présomptions peuvent miner le sentiment de sécurité et limiter l’ouverture en intervention, puisqu’elles signalent implicitement à la personne que son identité ou son vécu ne sont pas pleinement reconnus ou légitimes5,6.
Des formulations culpabilisantes
Les énoncés culpabilisants attribuent la responsabilité des difficultés uniquement à la personne, sous-entendant par exemple qu’elles relèvent d’un manque de volonté ou de mauvais choix (« tu aurais dû », « c’est ta faute si… »)7,9. Ce type de discours minimise l’influence des facteurs sociaux, psychologiques et structurels, renforce la honte et l’autostigmatisation, et fragilise l’alliance thérapeutique14.
Une tendance à pathologiser
Un autre signal d’alerte est la pathologisation excessive. Celle-ci peut se manifester par une tendance à présenter des identités ou des comportements comme des troubles ou des déficiences de manière excessive, même lorsqu’ils ne relèvent pas d’une problématique clinique7,9. Qualifier une réalité comme « anormale » ou « symptomatique » invisibilise la diversité des trajectoires et peut limiter la confiance et l’expression de la personne en intervention5,6,15.
La présence de jugements de valeur
Les jugements de valeur apparaissent lorsque les comportements ou choix d’une personne sont évalués à partir de critères normatifs ou subjectifs, parfois de façon implicite et subtile, y compris à travers le non verbal par le ton, l’attitude ou les expressions non verbales. Ils peuvent s’appuyer sur des valeurs personnelles ou sociales et nuisent à l’autonomie ainsi qu’au climat de sécurité relationnelle, car ils introduisent une asymétrie de pouvoir dans la relation d’aide et peuvent susciter chez la personne cliente un sentiment d’évaluation, de honte ou de disqualification7,8,13. La démarche d’intervention cesse alors d’être centrée sur la personne, ne s’articulant plus sur ses besoins, sa réalité et la manière dont elle comprend et définit sa problématique, pour plutôt se conformer aux normes sociales dominantes ou au cadre interprétatif de la personne intervenante7,8.
Par exemple, en contexte de réduction des méfaits, une personne intervenante peut ne pas être en accord, sur le plan personnel, avec certains choix de consommation ou certaines pratiques. Toutefois, l’intervenant·e se doit de respecter les choix de la personne et l’accompagner à partir de ceux-ci, sans jugement, en soutenant des stratégies plus sécuritaires et adaptées à sa réalité. L’enjeu n’est donc pas l’adhésion aux choix de la personne, mais la capacité de mettre de côté ses propres valeurs afin d’offrir un accompagnement respectueux, non moralisateur et centré sur les besoins et les objectifs définis par la personne cliente elle-même.
Des discours moralisateurs
Enfin, les discours moralisateurs vont plus loin en dictant explicitement ce que la personne devrait faire, penser ou devenir 7,9,16. En se positionnant comme détenteur·rice de la « bonne » façon d’agir, l’intervenant·e risque d’accentuer les rapports de pouvoir, de restreindre l’autodétermination et de compromettre l’alliance thérapeutique5,9,13.
En résumé
La communication inclusive et non stigmatisante ne relève pas d’un simple choix de mots, mais d’une responsabilité professionnelle. Les recherches montrent que le langage influence directement le sentiment de sécurité, la relation de confiance, l’engagement en intervention et l’accès aux soins. Porter une attention consciente à ce que l’on dit et à la manière dont on le dit constitue ainsi un levier essentiel pour soutenir des pratiques plus respectueuses, équitables et humaines.