L’accès équitable aux services de soins de santé demeure un enjeu central pour les personnes de la diversité sexuelle et de genre (DSG), ainsi que pour les personnes qui consomment des substances psychoactives (SPA)1, 2, 3. Celles-ci peuvent notamment faire face à des discriminations homophobes, transphobes et toxicophobes au sein même des services qu’elles utilisent, rendant leurs expériences dans le système de santé désagréables, voire préjudiciables4, 5. Le recours croissant aux technologies numériques dans le système de santé peut ainsi être perçu comme un moyen de réduire ces inégalités d’accès, en offrant aux populations encore touchées par la stigmatisation des interventions en dehors du cadre physique des institutions de soins6. Cet article vise à présenter les avantages de ce modèle d’intervention, ses limites, ainsi qu’à présenter plusieurs interventions numériques québécoises ciblant les personnes de la DSG ainsi que celles qui consomment des SPA.
Qu’est-ce qu’une intervention numérique?
L’Organisation mondiale de la santé définit les interventions numériques comme un ensemble de pratiques en santé publique et en milieu clinique reposant sur l’utilisation de supports technologiques7. Ces interventions peuvent prendre différentes formes et mobiliser divers outils numériques, comme des applications mobiles, des plateformes en ligne interactives ou des services de messagerie texte. Ce modèle d’intervention ne vise pas à remplacer les interventions en présentiel, mais plutôt à offrir des soins complémentaires, du soutien psychosocial à distance et de l’information. Les interventions numériques peuvent être déployées dans différents volets du système de santé et soutenir des objectifs multiples, allant de la promotion de la santé à la prévention des comportements à risque8.
Quels sont les avantages des interventions numériques?
Il est possible d’observer un engouement grandissant pour les interventions numériques dans de nombreux secteurs de la santé, en raison des multiples avantages qu’elles offrent9.
En voici quelques-uns :
Personnalisation : Grâce aux technologies numériques, il est possible de proposer un service développé sur mesure et adapté aux besoins des personnes qui les utilisent. Certaines applications mobiles offrent, par exemple, la possibilité de définir ses propres objectifs, alors que d’autres permettent de suivre en temps réel les progrès effectués dans un domaine spécifique10.
Continuité du soutien : Les interventions numériques peuvent s’insérer de manière fluide dans l’offre de service actuelle. Par exemple, certaines applications permettent de faire un suivi entre les rencontres avec des professionnel·les de la santé, en proposant des exercices, ou encore en offrant la possibilité de tenir un journal de bord9.
Accessibilité : Le numérique est une occasion d’offrir des services plus accessibles, notamment dans les régions éloignées, où l’offre de services en santé peut être limitée. Les interventions numériques qui peuvent être consultées depuis le domicile permettent notamment d’éviter les frais associés au transport qui peuvent s’appliquer pour une intervention en présentiel6.
En somme, il faut considérer les interventions numériques comme des outils pouvant :
- Compléter l’offre de services actuelle dans divers domaines de la santé ;
- Orienter les personnes utilisatrices vers des ressources appropriées ;
- Fournir des informations, faciliter l’accès à des soins ;
- Assurer des suivis avec des professionnel·les de la santé.
Quelles sont les limites des interventions numériques?
Malgré leur grand potentiel, les interventions numériques ne sont pas sans failles. En fait, plusieurs facteurs peuvent directement limiter leur portée.
Voici trois défis perçus dans le domaine :
Confidentialité : La confidentialité est particulièrement importante lorsque les interventions portent sur des enjeux stigmatisés, comme la consommation de substances. Selon l’OMS, la protection des données et le respect de la confidentialité sont deux préoccupations majeures chez les personnes qui consultent. Or, certaines interventions peuvent présenter des failles en matière de confidentialité et de sécurité11.
L’adhésion aux interventions : Parmi les défis fréquemment observés, on compte un faible taux d’adhésion et de rétention chez les personnes concernées. Cette situation est due en partie au manque de considération des besoins des personnes concernées par les personnes conceptrices lors du développement des interventions. Cela crée ultimement un écart entre les besoins des personnes concernées et les interventions qui leur sont proposées, un accompagnement inadapté et l’abandon rapide des interventions8, 10, 12.
Les inégalités d’accès aux technologies numériques : Plusieurs facteurs peuvent entrainer des difficultés d’accès à ces technologies. Parmi ceux-ci, on peut citer un faible revenu limitant l’accès à un ordinateur, une infrastructure technologique insuffisante dans certaines régions limitant l’accès au WI-FI et à l’internet, ou une moins grande aisance à utiliser les technologies numériques12.
À l’intersection de la consommation et de la diversité sexuelle et de genre : les interventions numériques, une avenue prometteuse
En misant sur l’accessibilité, la personnalisation et la continuité du soutien, les interventions numériques se démarquent comme une modalité d’intervention prometteuse pour répondre aux besoins des personnes de la DSG. Pour ces personnes, tout comme pour celles qui consomment des SPA, l’accès aux services de santé est contraint par plusieurs barrières. Nous pouvons penser aux jugements et à la stigmatisation possible de la part des professionnel·les, ou encore, la peur ou la honte pouvant être vécues à travers le parcours vers l’accès aux services1, 2, 3. C’est dans ce contexte que les interventions numériques se montrent très avantageuses : elles facilitent un accès à des ressources spécifiquement destinées aux personnes de la DSG ou qui consomment des SPA tout en réduisant considérablement les barrières d’accès aux services en santé.
Le codéveloppement comme stratégie inclusive
Pour assurer une approche plus inclusive et mieux adaptée aux besoins des communautés de la DSG, il est possible d’intégrer certaines stratégies dès le stade de la conception des interventions. L’une de ces stratégies est le codéveloppement : une démarche qui favorise la collaboration de personnes provenant de divers milieux pertinents pour l’élaboration d’un modèle d’intervention13. Opter pour une approche de codéveloppement permet de surmonter certains défis courants associés aux interventions numériques, notamment la rétention des personnes utilisatrices à long terme9.
Imaginons le codéveloppement d’un programme destiné aux personnes de la DSG portant sur la consommation de cannabis. Pour qu’il soit codéveloppé proprement, la démarche devrait impliquer des personnes de la DSG qui consomment du cannabis, des professionnel·les qui interviennent auprès de cette population, des expert·es du domaine numérique et des chercheur·euses qui s'intéressent à ce sujet. Ce processus permet de mettre en lumière différents points de vue et de favoriser un consensus autour d’une intervention répondant aux attentes de l’ensemble des parties concernées14. De plus, la collaboration avec les groupes concernés permet de concevoir des interventions plus appropriées, qui répondent mieux à leurs besoins et qui tiennent compte de leur contexte et de leur réalité9.
Quelques exemples d’interventions numériques québécoises destinées au domaine de la consommation de substances psychoactives
Mon Buzz
MonBuzz est une plateforme en ligne destinée aux hommes adultes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. L’application permet à la personne utilisatrice de faire un bilan de sa consommation d’alcool et de drogues. Elle offre aussi l’option de clavarder avec un·e intervenant·e et d’être dirigé, au besoin, vers des ressources adaptées. L’objectif de la plateforme est d’aider la personne utilisatrice à comprendre l’influence de sa consommation sur sa sexualité et sur les autres sphères de sa vie15.
Canna-Coach
L’application et le forum Canna-Coach sont le fruit d’une approche de codéveloppement entre plusieurs chercheur·euses et personnes concernées. Il s’agit d’une plateforme dédiée à un public de 14 à 25 ans qui souhaite réfléchir à sa consommation de cannabis et, s’iels le souhaitent, réaliser des changements à ce sujet. Le forum est animé par des jeunes qui sont là pour soutenir et aider leurs pair·es en lien avec la consommation de cannabis. Selon leurs besoins et leurs questions, la communauté peut ainsi donner des astuces, offrir une écoute et orienter les personnes utilisatrices vers les bonnes ressources16.
SMAT
SMAT est une plateforme de soutien qui accompagne les personnes dans l’arrêt de la consommation de tabac grâce à un service de messagerie. La plateforme envoie des messages personnalisés d’encouragement et de l’information pertinente sur la consommation de tabac. Au-delà du programme de messagerie de base, SMAT permet également de clavarder avec un·e spécialiste17.
Conclusion
Pour conclure, les interventions numériques constituent des modalités qui, malgré certains défis, offrent des perspectives prometteuses pour améliorer l’accessibilité, la personnalisation et la continuité des soins en santé. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il est question de populations marginalisées et stigmatisées. Les interventions numériques ne remplaceront jamais les services en présentiel, mais elles peuvent les compléter et les enrichir. Lorsqu’elles sont conçues avec et pour les communautés concernées, elles ouvrent la voie à de véritables leviers d’inclusion et de réduction des inégalités.