Le Groupe de Recherche et d’Intervention Psychosociale (GRIP) est un organisme montréalais à but non lucratif dont la mission est de promouvoir la prévention et la réduction des risques liés à la consommation de substances psychoactives et à la santé sexuelle dans les milieux festifs.

Dans cette entrevue, Aube Pelletier-Bravo, chargée de projet pour Spotlight, un projet du GRIP visant à prévenir les violences à caractère sexuel dans les milieux festifs, nous présente ce service ainsi que l’approche du témoin actif, mobilisée par le GRIP pour sensibiliser les personnes à l’importance d’intervenir lorsqu'elles sont témoins d’une situation de harcèlement ou de violence à caractère sexuel.

Merci Aube d'avoir accepté de faire cette entrevue.

Pour commencer, qu’est-ce que l’approche du témoin actif?

Aube : L’approche du témoin actif est une approche qui vise à ce que les personnes qui sont témoins d’une violence à caractère sexuel agissent sur la situation plutôt que de rester témoin sans agir1. Elle permet d’offrir des outils pour intervenir et vise à contrer ce qu’on appelle « l’effet du témoin » (bystander effect)2. Ce phénomène repose sur trois principaux facteurs expliquant pourquoi les personnes peuvent être influencées à ne pas intervenir1 :

  • La dilution de la responsabilité, où chacun·e suppose que quelqu’un d’autre agira ;
  • L’appréhension de l’évaluation, soit la crainte d’être jugé·e ou de mal interpréter la situation ;
  • L’influence sociale, qui consiste à se fier aux réactions des autres pour orienter la sienne.

Cette approche est pertinente dans les contextes festifs et dans les espaces publics où surviennent fréquemment des violences à caractère sexuel ou des formes d’harcèlement et dans lesquels les équipes d’intervention qui y sont parfois déployées, comme celle du GRIP, peuvent ne pas percevoir toutes les situations problématiques qui s’y déroulent. L’approche du témoin actif permet ainsi de sensibiliser les personnes festivalières à l’importance d’intervenir lorsqu’elles sont confrontées à une situation. Selon un sondage du GRIP réalisé en 2025, 43% des répondant·es ont affirmé avoir été témoins de discrimination et/ou de violences à caractère sexuel3.

L’approche du témoin actif permet ainsi de mieux outiller les individus afin qu’ils puissent intervenir lorsqu’ils sont témoins de comportements inappropriés. Elle contribue à modifier le cours des événements et à assurer la sécurité de tous·tes.

De manière concrète, à quoi peut ressembler une intervention de témoin actif dans un contexte festif? Est-ce qu’il est nécessaire d’avoir une formation pour intervenir?

Aube : Il n’est pas nécessaire de suivre une formation formelle sur l’approche du témoin actif pour pouvoir l’appliquer, bien que ce type de formations existe et que plusieurs personnes expriment le souhait d’y avoir accès pour apprendre à intervenir. Cela dit, les notions de base pour être adéquatement outillé·e peuvent se transmettre rapidement à l’oral ou à l’aide d’un support visuel physique ou numérique. Nous encourageons néanmoins toute personne intéressée à approfondir ses connaissances à se tourner vers ces formations, dont celles offertes par le volet formation du GRIP.

Avant toute chose, il importe de reconnaître que les contextes festifs prennent des formes variées. Si l’on pense spontanément aux grands festivals s’étalant sur plusieurs jours, d’autres situations sont tout aussi concernées : un pique-nique au parc, une sortie dans un bar ou encore un cinq à sept entre ami·es.

L’intervention selon l’approche du témoin actif débute lorsqu’une action inacceptable est observée : qu’il s’agisse d’un comportement irrespectueux, de harcèlement ou de violence à caractère sexuel. Cela peut se manifester par des commentaires insistants et déplacés, des contacts physiques non consentis, des propos discriminatoires ou toutes autres situations jugées préoccupantes.

L’approche privilégie la création d’une distance entre la personne visée et celle qui adopte le comportement problématique, tout en accordant la priorité au bien-être de la personne affectée. Concrètement, il peut s’agir d’intervenir de manière indirecte, par exemple en abordant la personne comme si elle était une connaissance afin de l’éloigner, ou de nommer clairement le comportement pour y mettre fin. En revanche, dans les cas de violence physique ou d’agression, il est recommandé de faire appel à des ressources de sécurité appropriées (personnel de sécurité, responsables du lieu, services policiers, etc.). Enfin, après une intervention menée, il est important de prendre un moment pour soi.

Le projet Spotlight met en œuvre les principes de l’approche du témoin actif dans les milieux festifs afin de prévenir les violences à caractère sexuel et les discriminations. Quelles stratégies mettez-vous en place pour informer et sensibiliser les festivalier·ères à cette approche?

Aube : Dans le cadre du déploiement des services du volet Spotlight, nous assurons une présence à la fois sur le terrain et sur les réseaux sociaux. Cette présence se décline notamment sous forme de blogue, de contenu publié sur Instagram et Facebook, ainsi que, prochainement, d’un site web dédié aux personnes souhaitant approfondir leurs connaissances.

Sur le terrain, les intervenant·es sont amené·es à discuter de l’approche avec le public, principalement à travers deux modalités : le kiosque et la patrouille. Le kiosque constitue un espace fixe et sécurisant où l’on retrouve du matériel de santé sexuelle ainsi que des outils de sensibilisation variés, tels que des dépliants, des cartes explicatives et des autocollants. Ces supports facilitent l’amorce des échanges et permettent d’engager des discussions plus approfondies. De son côté, la patrouille présente aussi plusieurs avantages : elle permet d’aller à la rencontre des personnes directement dans leur environnement et d’assurer une présence constante d’intervenant·es formé·es sur le site de l’événement.

Lors de ces échanges avec le public, l’outil principal mis de l’avant est celui des « 4D » :

  • Direct : s’adresser directement à la personne qui semble vivre une situation de violence afin de vérifier si elle va bien ;
  • Distraire : créer une diversion pour mettre fin à l’interaction ou instaurer une distance, sans affronter directement la situation (par exemple, demander son chemin ou l’emplacement du bar) ;
  • Déléguer : faire appel à une tierce personne, comme un·e agent·e de sécurité, un·e collègue, un·e ami·e, ou contacter les services d’urgence au besoin ;
  • Délai : intervenir après coup lorsque la situation n’a pas permis une action immédiate, en offrant du soutien et en s’assurant du bien-être de la personne concernée.

En transmettant cet outil, nous proposons un éventail de stratégies concrètes qui permettent à chacun·e de se sentir plus en confiance pour intervenir, contribuant ainsi à la création d’espaces plus sécuritaires pour tous·tes.

Vous avez également été mandaté·es par la Ville de Montréal pour intervenir en prévention des violences à caractère sexuel à la sortie des bars dans le quartier du Plateau-Mont-Royal. En quoi consiste concrètement votre travail dans l’espace public?

Aube : Dans le cadre de nos actions, nous développons des partenariats avec des intervenant·es de l’organisme Plein Milieu afin d’assurer une complémentarité des services. Cette collaboration permet d’offrir des interventions brèves et continues, tout en facilitant un éventuel suivi avec les ressources de Plein Milieu.

Nous prévoyons également des moments dédiés pour échanger avec les employé·es des bars, dans le but de déployer l’approche du témoin actif. Ces rencontres permettent de présenter nos services, de laisser du matériel de sensibilisation, comme des affiches, et de signaler notre présence sur le terrain.

Notre équipe est présente lors d’événements festifs, communautaires et familiaux sur le territoire du Plateau-Mont-Royal, ainsi que dans certains parcs, comme Lafontaine, Laurier et Jeanne-Mance, notamment en soirée, afin d’aller à la rencontre des personnes et d’engager des discussions informelles.

Nous assurons aussi une présence aux intersections achalandées à la sortie des bars, dans une optique de prévention et de sécurité. Enfin, nous intervenons auprès des personnes vivant des violences à caractère sexuel, se trouvant en situation de vulnérabilité ou présentant des besoins psychosociaux, en offrant écoute, soutien et orientation au besoin.

Observez-vous des retombées positives dans les milieux festifs où vous êtes présent·es? Selon ce que vous observez, ce service répond-il à un besoin réel?

Aube : Le besoin pour ce type d’intervention est bien réel. En effet, 71 % des répondant·es à notre sondage indiquent se sentir davantage en sécurité lorsqu’il y a une présence d’intervenant·es sur le terrain3. Les témoignages recueillis dans le cadre de cette enquête montrent également que la qualité du soutien offert dépend fortement des ressources disponibles ainsi que du niveau de sensibilisation des personnes sollicitées.

Les retombées observées en 2025 témoignent de l’ampleur du travail réalisé, c’est-à-dire, 99 accompagnements ou observations effectués sur le territoire du Plateau-Mont-Royal entre les mois de mai et octobre, et plus de 2000 personnes rejointes dans ce secteur3.

Cependant, bien que les effets du projet Spotlight soient tangibles, ce travail doit se maintenir dans le temps. Les violences à caractère sexuel ne sont pas en diminution sur le plan statistique et elles constituent un enjeu de santé publique majeur4. L’intervention demeure essentielle pour assurer la sécurité de tous·tes, mais elle doit s’accompagner d’efforts soutenus en prévention primaire, secondaire et tertiaire. Il est également crucial de faciliter l’accès aux ressources communautaires et de maintenir un appui constant à ces milieux sur le long terme.